Petites notes sur les abécédaires du gender

(aka les listes d’«orientations sexuelles» et d’«identités de genre» qui pullulent sur les internets en contexte queer)

Ces abécédaires, à qui on peut parfois reconnaitre une fulgurence poétique (spéciale mention pour voyagenre = qui voyage entre les genres, TRUE STORY), font déjà l’objet de pas mal d’articles critiques. Je voudrais repartir du dernier que j’ai lu, et dont j’ai beaucoup aimé entre autres le rappel du fait que des mots, voire des concepts : il en existe déjà plein ; que ces mots sont riches d’une histoire militante, politique, identitaire ; et que ça, ça sert à résister et lutter ; et que là, (enfin c’est l’interprétation que je fais de cet article) on pond surtout à la chaîne des mots pauvres, pauvres d’histoire, pauvres de sens, pauvres d’étymologie, pour les remplacer. Le parallèle que fait l’auteur entre les termes Stone ou Stone Butch et Placiosexuel·le est à ce titre tout à fait parlant.

Et quand je parle d’étymologie, ça va me permettre d’aborder un autre écueil (mais tout est lié n’est-ce pas) de ces dictionnaires du gender.
En particulier ceux concernants les so-called « orientations sexuelles ».
Je vais énoncer ici ce qui semble une évidence : tous ces mots finissent par le suffixe … sexuel.
En fait non, même pas : le radical de ces mots, c’est sexuel, et on y ajoute un préfixe gréco-latin désignant l’objet ou le mode d’attirance sexuelle.
Et là : c’est le drame.

Tout d’abord, on remarquera que la construction de ces termes reproduit celle des bons vieux homosexuelLEs et hétérosexuelLEs. Or, construire les mots pour se désigner sur le modèle de termes médico-légaux du XIXe siècle me parait d’emblée un sacré contresens en termes de résistance, de fierté et d’empowerment. Vous reprendrez bien un peu de Nature peut-être ?

Et forcément, le radical sexuel joue bien son office : ce qui compte, ce qui est important, c’est avec qui et comment tu baises, précisément et c’est tout. Là aussi, en termes d’appauvrissement du potentiel de résistance et de lutte des identités, ça se pose là.
Quand j’ai débarqué dans le milieu queer/TBPG, j’ai entendu ou découvert beaucoup de termes, rappelés dans l’article évoqué ci-dessus. Butch, gouine, fem, folle, pédé, queer, bear, bi, lesbienne… Autant de mots recouvrant chacun des réalités, des vécus, des attirances parfois diverses – et c’est ok que ça soit divers en fait. Mais aussi et surtout, ces termes disent bien plus, voire bien autre chose, que avec qui et comment tu fais précisément du sexe (parce que ça, à part pour en papoter entre copainEs à l’occaz, en vrai : on s’en fout pas mal nan ?). Ces mots, ils parlent de vécus, ils parlent de comment tu es vuE et ce que tu subis en termes d’oppressions, ils parlent des politiques dans lesquelles tu te reconnais (gouine vs. lesbienne par exemple), ils parlent aussi de socialités, et de cultures.
D’identités sociales et politiques, quoi.

Et du coup, tous ces mots construits sur le modèle [préfixe-sexuel] entérinent la stricte séparation convenue entre orientation sexuelle et identité de genre, qui n’auraient pas plus à voir ensemble qu’une pastèque et un vélo.
Là, je ne suis pas trop d’accord non plus. Ça rejoint un peu mon point précédent. Bien entendu, c’est pertinent de rappeler qu’on peut être socialement une femme, et être lesbienne ou être hétéra et que c’est pas forcément les mêmes intérêts ni les mêmes luttes à mener ; ou encore, c’est important aussi de rappeler que trans, c’est pas une orientation sexuelle. Mais j’ai envie de demander : est-ce que pédé ou gouine, c’est une orientation sexuelle ? En partie oui, mais c’est aussi une identité de genre, et c’est aussi un positionnement politique, pour beaucoup de celles et ceux qui s’en saisissent.
C’est une identité politique.
Quand tu te dis gouine ou pédale, tu dis au moins autant avec qui tu baises / as envie de baiser (l’orientation sexuelleeeeuuuuh) que comment t’es perçuE et ce que tu veux renvoyer au monde straight, y compris en termes de genre.
Quand tu te dis gouine ou lesbienne, ya même des chances que t’affirmes aussi « et donc, je suis pas une femme, merci Wittig ».
Et puis, quitte à parler d’attirances et de désirs, est-ce qu’on pourrait évoquer le fait que nos désirs changent aussi parfois en fonction de ce qu’on renvoie et/ou comment on se perçoit, notamment en termes de genre, et que donc d’une façon ou d’une autre il y a des LIENS genre/sexualité, désir/corps, etc ? ou c’est tabou ? Se vivre et être perçu.e comme meuf / au féminin ou comme mec / au masculin, ainsi, peut singulièrement changer le rapport qu’on entretient au fait de se taper des mecs, cis notamment. Par exemple.
Cette segmentation obsessionnelle entre les différentes facettes de ce qui nous constitue est factice, vaine, et politiquement merdique. On n’a pas 1 sexe + 1 identité de genre + 1 expression de genre + 1 orientation sexuelle + 1 orientation romantique, cloisonnées, rigides et indépendantes. Pourquoi vouloir à tout prix fragmenter à ce point qui nous sommes ? Et quel est l’intérêt pour les luttes queer et féministes ? je vois pas. Mais c’est ptêtre plus le but en fait, de lutter – mais j’y reviens en conclusion.
Pour l’anecdote, le jour où un connard m’a vu uriner dans un coin de rue avec un pisse-debout, il m’a traitée de pédé. La contradiction entre ma classe sociale de femme et mon acte perçu comme strictement masculin et/ou réservé aux propriétaires de bite, c’est ce qui l’a amené à cette insulte ; insulte que je fus ravie de retourner stratégiquement à cet instant : ouais, jsuis une sale pédé, connard. Comme quoi, pédé par exemple ça dit parfois bien plus que homme qui fait du sexe avec les hommes. Et je ne vois pas l’intérêt, politiquement là encore, d’appauvrir cette richesse et donc ce potentiel subversif en réhabilitant la classification ordonnée et bien distincte des orientations sexuelles et des genres. On renouvelle juste du vocabulaire dans un paradigme médico-légal qui ne fut pas exactement historiquement en notre faveur, on fait du réactionnaire en habits neufs.

Enfin, ces listes d’orientations sexuelles (tout comme celles égrenant des identités de genre d’ailleurs) mettent tout au même niveau – mais la hiérarchie c’est le mal, n’est-ce pas. Ces abécédaires singent une espèce de neutralité scientifique. Apolitique, forcément, encore. Ce qui est devenu important, c’est de recenser exhaustivement toutes les attirances et leurs modalités. Les pratiques dominantes comme minoritaires, les désirs socialement réprimés/interdits comme ceux que la société straight valorise voire oblige. On liste méthodiquement tout. C’est tout.
MAIS MAIS MAIS…. CA SERT A QUOI ?

Cette recherche identitaire pure, je résume, ne mène qu’à dépolitiser le vocabulaire queer, appauvrir sa richesse sémantique et subversive, et re-naturaliser nos désirs et nos expressions de genre à coups de vernis scientifique ambiance débuts de la médecine moderne. Miam. On va où avec ça ? à quoi ça sert, politiquement ? à quoi ça sert, tout court ? à se rassurer sur le fait qu’on a mis chaque bout de soi-même dans une petite case bien étanche ? Qui suis-je ? + qui aime-je ? + qui baise-je ? Mais j’en sais rien mon amiE ! et c’est pas très grave.
Il me semble, mais peut-être que je me trompe, que leurs auteurEs sont persuadéEs que ces inventions sémantiques participent d’une complexification et d’un enrichissement du vocabulaire et des concepts existants. En défense de ces abécédaires, je découvre et lis des arguments que je me permettrai de résumer ainsi : « VOS définitions sont trop étroites, NOS genres fluides dépassent VOS cases et c’est pourquoi on invente ces mots ». Mais – et puisqu’on on en est au « vous » et « nous » – nos mots sont bien plus ouverts et leurs définitions bien plus souples et fluides que vos abécédaires interminables aux mots étroits. Je ne suis pas – et nous sommes beaucoup je crois dans ce cas – à la recherche du mot précis qui définirait chaque parcelle de moi. Je suis à l’aise avec des mots qui me rattachent à une culture collective et des vécus, d’oppression notamment, partagés. Je me fous pas mal de savoir si profondément et exactement, je suis monosexuelle, homosexuelle ou bisexuelle, si je suis plutôt homosexuelle et biromantique ou vice-versa, si je suis féminine, masculine, androgyne ou pétasse et à quel pourcentage, et si tout ça va changer un jour, demain ou jamais, et quel est alors le mot exact qui encadrerait tout ça parce que soyons-précisEs-bordel-de-merde. La vérité du sexe en soi n’existe pas, alors pourquoi cette recherche obstinée, et pourquoi cette exigence que chacunE la formule ? Michel, si tu nous entends…
Ce que je sais c’est que socialement j’appartiens à peu près à la classe des femmes, cis (+blanches et valides), mais que je suis en dehors de l’hétérosexualité, que la féminité hétéronormée me fait horreur, que je suis féministe, et que tantôt les termes queer, bie, et gouine peuvent correspondre à l’instant T à ce que je veux dire de moi, politiquement, et culturellement (c’est à dire en termes de cultures et de socialités affectives et militantes auxquelles je me sens appartenir).

L’identité sexuelle pour l’identité sexuelle, le mot exact pour le mot exact, cette recherche pure de sa singularité précise et de sa vérité (et grand bien cela fasse à celles et ceux qui la pratiquent), qu’est-ce que ça a à voir avec la lutte contre le système hétéropatriarcal ? Assimiler ces listes de mots neutres et ces définitions rigoureuses, à des identités politiques, c’est une erreur, un quiproquo. Séparons les démarches et cessons de les confondre, car en contexte de lutte, les identités n’ont de pertinence que collectives, stratégiques, politiques.

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